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Après le fiasco afghan, le renseignement américain sur le gril

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Un directeur de la CIA pris par surprise, ce n’est jamais bon signe pour les Etats-Unis. Ce dimanche 15 août, Bill Burns se retrouve pourtant dépassé par les événements à Kaboul, où les talibans s’installent tranquillement dans le bureau présidentiel. Au beau milieu d’une tournée au Moyen Orient, le chef du renseignement américain doit organiser en catastrophe un appel en visioconférence avec Joe Biden depuis… le palais du président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi. Kaboul est tombée, et la CIA ne l’avait pas vu venir.

Après le choc des images, Washington cherche des coupables. « Cette crise d’une ampleur incalculable signe un échec de nos services de renseignement, attaque la députée démocrate de Californie Jackie Speier. Nous avons sous-estimé les talibans, et surestimé la volonté de l’armée afghane. » Au Pentagone, le chef d’état-major déclare n’avoir lu « aucun rapport prévoyant l’évaporation d’une force de 300 000 hommes en onze jours ». Puis la Maison-Blanche enfonce le clou, Joe Biden assurant qu’aucune information à sa disposition ne permettait d’anticiper une telle démonstration de force talibane.

« Un petit monde isorenseignement américainlé qui n’écoute que lui-même »

Depuis des mois pourtant, les rapports alarmistes s’empilent sur les bureaux à Washington. « La vitesse de la victoire talibane a surpris tout le monde, mais elle était annoncée depuis longtemps, souligne Steph Shample, ancienne analyste du renseignement américain, désormais chercheuse au Middle East Institute. Sur le terrain, les alertes arrivaient de partout, mais les informations n’ont pas été digérées au plus haut niveau. » Une déroute qui rappelle celle du 11 septembre 2001, toutes proportions gardées. « A l’époque, nous savions qu’Al-Qaeda préparait une attaque aux Etats-Unis, mais les rapports étaient incomplets et avaient du mal à faire leur chemin à Washington, se souvient Gordon Adams, professeur émérite de relations internationales à l’American University et ancien de l’administration Clinton. C’est un petit monde isolé qui n’écoute que lui-même. »

Lorsque, le 14 avril, Joe Biden annonce le retrait final des troupes américaines d’Afghanistan, le renseignement table sur une chute du gouvernement afghan dans les deux ans à venir. Un calendrier qui ne va cesser de se raccourcir : dix-huit mois en juin, trois mois début juillet, avant de tomber à… trente jours début août. « Ces critiques sont grotesques et ne comprennent pas le rôle des services de renseignement, s’énerve Marc Polymeropoulos, ancien chef d’un bureau de la CIA en Afghanistan. Notre travail n’est pas de prédire ce qu’il va se passer à telle date, tel lieu, telle heure… Quand nos services préviennent que les talibans vont prendre le pouvoir dans les trente jours suivant notre retrait, cela s’appelle un feu rouge, le signal qu’il faut tout arrêter ! ».

Des arrangements entre soldats afghans et islamistes

Pour justifier la débâcle, Joe Biden charge aussi l’armée afghane, qui aurait dû, selon lui, surpasser des talibans moins nombreux et sous-équipés. « Ceux qui étaient sur le terrain savaient que l’armée afghane était une ‘armée Potemkine’, son inaptitude et sa corruption étaient de notoriété publique », rétorque Gordon Adams.

Depuis des années, la CIA alertait sur les faiblesses intrinsèques de cette armée peu loyale et infiltrée par les talibans. Mais, après avoir dépensé 87 milliards de dollars pour former ces troupes, Washington n’a pas voulu reconnaître l’ampleur de son échec.

L’avancée des talibans a été d’autant plus fulgurante que, dans une majorité de provinces, l’armée afghane a déposé les armes avant même les combats, laissant supposer des arrangements négociés entre soldats et islamistes. « L’accord de retrait passé entre le gouvernement américain et les talibans, en février 2020, a signé la chute de l’Afghanistan, se désole la chercheuse Steph Shample. Les soldats afghans ont compris tout de suite que les Américains allaient les abandonner et qu’ils devaient en priorité sauver leur peau et celle de leur famille. »

Le plus dur commence désormais pour le renseignement américain, privé de ses yeux et de ses oreilles en Afghanistan. « Notre force antiterroriste a pris un énorme coup, alors que nous risquons de voir se reformer un nouveau sanctuaire pour djihadistes », pointe Marc Polymeropoulos. Dès leurs premières heures au pouvoir, les talibans ont ouvert les portes des prisons et libéré des milliers de terroristes, dont des combattants d’Al-Qaeda. « Nous avons vu ce qu’il s’est passé en Irak, quand Daech a profité du retrait américain pour se développer, alerte Steph Shample. Les talibans et Daech sont survoltés après cet échec des Etats-Unis, le danger terroriste est mondial. » Ironie de l’histoire, les espions américains risquent d’être plus nécessaires que jamais dans les prochains mois.

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