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Dégradation Moody’s et Système financier sénégalais : Un diagnostic sévère et des solutions pour une souveraineté économique retrouvée.

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L’architecture financière du Sénégal, héritée des indépendances et renforcée par les politiques d’ajustement structurel, se trouve aujourd’hui à un tournant critique. Dominée par des groupes bancaires étrangers aux capitaux majoritairement européens et marocains, elle fonctionne selon une logique qui privilégie la sécurité des fonds propres et la rentabilité à court terme au détriment du financement de l’économie nationale. Ce paradoxe est saisissant : le système regorge de liquidités, mais ces dernières sont massivement thésaurisées auprès de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) au lieu d’être transformées en crédits productifs pour les entreprises et les ménages. Cette situation, aggravée par la révélation d’une dette cachée d’une ampleur inédite et par des notations souveraines jugées inéquitables par les acteurs locaux, ne fait que souligner l’urgence d’une refonte profonde et structurelle.

 

Pour garantir sa souveraineté monétaire et sa stabilité financière, le Sénégal doit impérativement reprendre la main sur son système financier, en brisant les circuits de la dépendance et en construisant des instruments de pilotage endogènes.

1. Un système bancaire sous influence étrangère et une liquidité qui dort

Le paysage bancaire sénégalais est marqué par une présence écrasante de groupes étrangers qui détiennent l’essentiel des parts de marché et des actifs. Sur les 29 banques que compte le pays, aucune ne peut être qualifiée de groupe sénégalais d’envergure régionale ou internationale. Les principaux établissements sont des filiales de grandes banques françaises (Société Générale, BNP Paribas via ses participations), marocaines (Attijariwafa Bank, BMCE Bank) ou encore togolaises (Ecobank). Cette configuration limite considérablement la capacité du secteur à financer l’économie sur des bases souveraines, car les décisions d’allocation du crédit sont souvent prises en dehors des frontières nationales, en fonction des stratégies globales des maisons mères. L’État sénégalais, quant à lui, détient une part insignifiante dans le capital de ces banques, ce qui le prive de tout levier d’action stratégique pour orienter le financement vers les secteurs prioritaires que sont l’agriculture, l’industrie manufacturière ou les énergies renouvelables.

Cette domination externe s’accompagne d’un comportement préjudiciable à l’économie réelle : la thésaurisation massive des liquidités. En juin 2026, les banques de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), dont celles du Sénégal, détenaient plus de 4 500 milliards de FCFA de réserves excédentaires et non rémunérées auprès de la BCEAO. Ce montant représente près de quatre fois le minimum requis par la réglementation prudentielle. Ce « trésor de guerre », constitué pour parer à d’éventuels retraits massifs de grands déposants comme l’État ou les grandes entreprises extractives, asphyxie le crédit au secteur privé. Les statistiques monétaires révèlent un ralentissement marqué de la progression des prêts aux entreprises, tandis que les portefeuilles de titres publics, plus rémunérateurs et moins risqués, ne cessent d’augmenter dans les bilans bancaires. En clair, les banques préfèrent prêter à l’État ou placer leurs excédents à la banque centrale plutôt que de financer l’investissement productif. Ce comportement annihile totalement la politique monétaire de la BCEAO : les baisses successives des taux directeurs, censées stimuler le crédit, ne se répercutent pas sur le coût du financement pour les ménages et les PME, car les banques ne transmettent pas ces signaux à leur clientèle. Le gouverneur de la BCEAO a d’ailleurs publiquement déploré cette situation, appelant les banques à jouer pleinement leur rôle d’intermédiation, sans pour autant proposer de mesures contraignantes pour y parvenir, comme l’instauration de taux de dépôt négatifs qui pénaliseraient ces excédents de liquidité.

2. Dette cachée, notation injuste et perte de maîtrise

La révélation fracassante de la dette cachée du Sénégal a mis en lumière les défaillances chroniques de la transparence et de la gouvernance financière. Un audit approfondi de la Cour des comptes, commandité par le nouveau régime, a découvert que la dette publique était bien supérieure aux chiffres officiellement communiqués, atteignant près de 100 % du PIB en 2023, et même 132 % du PIB en 2024 selon les estimations du Fonds Monétaire International (FMI). Ce scandale, survenu sous l’ère du président Macky Sall, résulte de « transactions cachées » orchestrées dans le cadre de projets d’infrastructures pourtant connus du public. Ces opérations opaques ont été menées notamment auprès de créanciers bilatéraux comme la Chine et la France, mais aussi auprès de prêteurs privés, dans des conditions de taux et de maturités souvent défavorables pour le pays. L’absence de traçabilité et de documentation complète sur ces engagements a non seulement gonflé artificiellement le stock de la dette, mais a également rendu impossible toute évaluation précise du risque souverain, plongeant le pays dans une zone grise où les irrégularités et les non-conformités juridiques se sont multipliées.

Parallèlement, la gestion de cette dette est fragilisée par les notations des agences internationales. La dégradation de la note du Sénégal par Moody’s en 2024, justifiée par des craintes sur l’aggravation du déficit budgétaire et du fardeau de la dette, a provoqué une vente massive des euro-obligations sénégalaises sur les marchés internationaux, illustrant de manière brutale la procyclicité de ces évaluations. Les modèles mathématiques utilisés par ces agences, standardisés et calibrés sur les économies développées, sous-estiment systématiquement les atouts structurels du Sénégal, tels que sa stabilité politique relative, ses ressources naturelles ou encore son potentiel agricole. Ils ignorent également la dynamique de transformation portée par des stratégies comme le recours aux marchés régionaux de la dette (marché financier de l’UEMOA), qui est pourtant une voie de souveraineté budgétaire permettant de se financer en dehors des circuits spéculatifs internationaux. En définitive, le Sénégal subit une double peine : une dette réelle plus lourde que prévu, et une notation qui aggrave son coût de financement, créant un cercle vicieux où l’endettement chronique se nourrit de la défiance des marchés.

3. Vers une solution de rupture : le Holding Sénégal et une expertise souveraine

Face à ce diagnostic accablant, une solution ambitieuse et structurante émerge : la création d’un « Holding Sénégal ». Cette structure publique ou semi-publique, adossée à la Caisse des Dépôts et Consignations ou au Fonds Souverain, regrouperait l’ensemble des banques et compagnies d’assurances locales afin de constituer des entités d’envergure, capables de financer massivement les secteurs stratégiques et de réduire la dépendance aux capitaux étrangers. L’objectif est de créer un champion national financier, doté de la taille critique nécessaire pour accompagner les grands projets d’infrastructures, soutenir le tissu des PME et orienter l’épargne nationale vers le développement productif. Il ne s’agit pas de nationaliser le secteur bancaire, mais de bâtir un pôle public puissant qui fasse contrepoids à la domination des groupes étrangers et qui soit en mesure de jouer un rôle contracyclique en période de crise. Ce holding pourrait également participer au capital de banques étrangères présentes au Sénégal, afin d’y peser stratégiquement et d’influencer les politiques de crédit en faveur de l’intérêt général.

Cette souveraineté financière passe aussi par une rupture radicale dans l’expertise et l’évaluation. Il est impératif de développer une capacité d’analyse du risque proprement « africaine », qui ne soit pas le simple miroir des modèles occidentaux. Cela implique la création d’institutions de notation souveraines régionales, comme une agence de notation ouest-africaine, qui développeraient des méthodologies spécifiques. Ces méthodologies intégreraient des paramètres souvent négligés par les agences internationales, comme la part de l’économie informelle, la résilience des communautés face aux chocs, ou encore l’importance des transferts de fonds de la diaspora. De même, des stress tests calibrés pour les économies de la sous-région permettraient d’évaluer la solidité des banques en tenant compte des réalités locales, et non plus seulement des normes de Bâle. En définitive, maîtriser son système financier, c’est aussi maîtriser son évaluation pour échapper aux jugements exogènes qui pénalisent injustement les pays en développement.

En conclusion, le Sénégal se trouve à la croisée des chemins. La thésaurisation bancaire, l’absence de maîtrise souveraine et la dépendance aux notations externes constituent des freins majeurs à son émergence économique. La création d’un pôle financier national et la construction d’une expertise endogène sont les deux piliers d’une stratégie de rupture pour sortir du cercle vicieux de la dépendance. Il s’agit d’un chantier de long terme, exigeant une volonté politique ferme et une vision partagée par l’ensemble des acteurs nationaux, mais c’est le prix à payer pour que le Sénégal reprenne enfin en main son destin financier et bâtisse une prospérité durable et partagée telle la « Vision Sénégal 2050 ».

Dr. Seydina Oumar Seye.

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