Lorsque Cheikh Mouhamadou Moustapha Mbacké hérita du flambeau spirituel de son père en 1927, il ne reçut pas seulement la garde d’une confrérie :
il se vit confier un peuple de cœurs, de bras et d’espérances, à conduire à travers l’un des siècles les plus tourmentés de l’histoire moderne. Le monde vacillait sous les secousses de la grande crise économique, et bientôt le fracas de la Seconde Guerre mondiale allait étendre son ombre jusqu’aux terres d’Afrique. La communauté mouride était sous le chaos de la perte cruelle de leur vénéré guide. Dans ce tumulte, Cheikh Moustapha choisit la voie rare des grands leaders silencieux : gouverner sans bruit, bâtir sans éclat, organiser sans dominer.
Là où son père, Cheikh Ahmadou Bamba, avait semé la graine de la foi et de la résistance spirituelle, lui entreprit d’en faire une architecture vivante. Touba ne devait pas être seulement un sanctuaire de prières, mais une cité de l’effort, une capitale du sens et de la discipline, un espace où la ferveur se conjugue avec le travail, et l’espérance avec la méthode. Cheikh Moustapha comprit très tôt que la pérennité d’une œuvre spirituelle, dans un monde soumis aux tempêtes économiques et politiques, dépend autant de la profondeur de la foi que de la qualité de l’organisation.
La Grande Mosquée de Touba incarne cette vision. Ce chantier ne fut pas seulement un acte de piété, mais une entreprise de civilisation. Pour nourrir cette œuvre monumentale en matériaux, en hommes et en souffle, il pensa en stratège, en ingénieur du possible, en architecte des flux. À ses propres frais, il fit réaliser une voie ferrée de plus de quarante-cinq kilomètres reliant Diourbel à Touba, afin d’assurer l’acheminement des ressources nécessaires à l’édification de la mosquée.
Ce rail, posé sur la poussière et la foi, fut bien plus qu’un ouvrage technique : il fut un symbole. Un véritable acte de “build and transfer” avant l’heure, offert sans contrepartie, remis au bien commun comme on remet une prière au ciel. Il disait au monde que le développement pouvait naître de la spiritualité, que la modernité pouvait être portée par la foi, et que le leadership pouvait s’exercer dans le don plutôt que dans la conquête.
Mais son génie de l’organisation ne s’arrêta pas aux pierres de la mosquée ni aux rails tendus vers Touba. Il s’exerça d’abord et surtout dans le cercle le plus intime et le plus exigeant :
la famille de son père.
Au rappel à Dieu de l’illustre Cheikh Ahmadou Bamba, nombre de ses frères, sœurs, cousins et cousines n’avaient pas encore atteint l’adolescence. Ils étaient des héritiers d’un nom immense, porteurs de fortes promesses et d’immenses espoirs qu’il fallait protéger, former et orienter.
Cheikh Mouhamadou Moustapha Mbacké se fit alors père parmi les pères, maître parmi les maîtres. Il veilla à leur subsistance, au parachèvement de leur éducation spirituelle et à leur formation cultuelle dans une pédagogie par l’exemple avec une patience d’artisan et une rigueur de bâtisseur. Sous sa conduite, chacun trouva sa place, sa mission, son chemin.
Il ne façonna pas seulement une famille : il édifia une lignée de guides et de continuateurs. Il les implanta dans les terres et dans les cœurs, les établit comme repères pour les disciples, afin que l’œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba ne demeure pas une mémoire figée, mais une présence vivante, démultipliée à travers des voix, des regards et des mains tendues.
Dans les années de disette et d’incertitude, il ne se contenta pas de consoler : il organisa. Il structura les réseaux de travail, encouragea la solidarité productive, transforma l’effort collectif en rempart contre la misère et la peur. Son autorité ne se mesurait pas à la crainte qu’il inspirait, mais à la confiance qu’il faisait naître. Il dirigeait comme on éclaire un chemin, laissant aux autres la dignité de marcher par eux-mêmes.
Ainsi, dans le fracas du monde et le silence des foyers, il érigea une œuvre double : une mosquée de pierre et une communauté debout résiliente, à jamais ancrée dans ses valeurs intrinsèques d’érection du travail en sacerdoce et la foi en bandoulière.
Cheikh Mouhamadou Moustapha Mbacké ne fut pas seulement le gardien de l’héritage de son père ; il en fut le bâtisseur patient, le stratège discret, le manager du visible et de l’invisible, qui sut transformer la ferveur en institution et la foi en avenir.
Morfattah