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Informer juste notre devoir !!!

𝐄𝐧𝐟𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐞𝐧 𝐝𝐚𝐧𝐠𝐞𝐫 : 𝐥𝐨𝐫𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐥’𝐢𝐧𝐝𝐢𝐠𝐧𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐩𝐮𝐛𝐥𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐜𝐡𝐨𝐢𝐬𝐢𝐭 𝐬𝐞𝐬 𝐯𝐢𝐜𝐭𝐢𝐦𝐞𝐬

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Alors que l’espace public sénégalais s’enflamme sur les arrestations pour homosexualité, les affaires de VIH, de drogue ou d’atteinte aux mœurs, une question essentielle reste dramatiquement reléguée à l’arrière-plan : qu’en est-il des enfants victimes d’abus sexuels ? Pour le journaliste Assane Diop, spécialisé sur les questions de l’enfance, ce silence n’est ni neutre ni accidentel : il constitue un échec moral, médiatique et institutionnel. Et surtout, il heurte de front les engagements du Sénégal au regard de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant.

Dans plusieurs affaires récentes qui ont secoué l’opinion, un même schéma se répète : l’emballement médiatique se concentre sur ce qui choque le plus immédiatement l’imaginaire collectif — l’homosexualité, la morale sexuelle, le VIH, le trafic, les réseaux. On débat, on condamne, on s’indigne, on expose.
Mais au milieu de ce vacarme, l’enfant victime disparaît.
Il disparaît dans les manchettes.
Il disparaît dans les commentaires.
Il disparaît parfois même dans la qualification morale des faits.
Or, c’est là que se situe le plus grave.
Car lorsqu’un dossier révèle la présence d’enfants dans des appartements, dans des réseaux, dans des environnements de prédation, la priorité absolue ne devrait jamais être le scandale social ou le sensationnalisme judiciaire. La priorité devrait être une seule : savoir ce que ces enfants ont subi, identifier les violences commises contre eux, les protéger, les prendre en charge et poursuivre les auteurs pour l’intégralité de leurs crimes.
Et sur ce point, il faut parler franchement : notre société a développé une indignation sélective.
Une société plus choquée par le “tabou” que par le crime contre l’enfant
Le problème n’est pas seulement judiciaire. Il est aussi culturel, médiatique et politique.
Au Sénégal, certaines affaires suscitent une réaction immédiate parce qu’elles heurtent les normes sociales visibles. Elles activent des réflexes moraux puissants. Mais l’abus sexuel sur mineur, lui, reste souvent traité comme une conséquence secondaire, un détail dérangeant, une zone qu’on contourne par pudeur, par gêne ou par calcul.
C’est cela qui est insupportable.
Parce qu’un enfant abusé n’est pas une “circonstance aggravante” médiatique.
Il est le cœur du drame.
Un enfant violé, manipulé, exploité ou exposé à des violences sexuelles porte des blessures qui peuvent durer toute une vie : traumatisme psychique, rupture de confiance, troubles de développement, déscolarisation, silence forcé, honte intériorisée, parfois même destruction irréversible de son rapport au monde.
Et pourtant, combien de débats publics ont réellement mis l’enfant au centre ?
Combien de conférences de presse ?
Combien d’émissions ?
Combien d’interpellations politiques claires ?
Trop peu.
Quand le bruit médiatique devient une forme d’effacement
Il faut aussi avoir le courage d’interroger le rôle des médias.
Oui, la presse a le devoir d’informer.
Oui, elle doit couvrir les affaires sensibles.
Mais elle a également le devoir de hiérarchiser l’horreur avec responsabilité.
Lorsqu’une affaire implique des mineurs, le journalisme ne peut pas se contenter d’alimenter l’émotion collective autour de l’“immoralité” supposée des adultes. Il doit aller plus loin et poser les vraies questions :
Des enfants ont-ils été abusés ?
Ont-ils été identifiés comme victimes ?
Ont-ils été mis à l’abri ?
Ont-ils bénéficié d’un accompagnement médical, psychologique et judiciaire ?
Des procédures spécifiques de protection de l’enfance ont-elles été déclenchées ?
Les auteurs sont-ils poursuivis aussi pour les violences commises contre mineurs ?
Sans cela, nous ne faisons pas du journalisme de vérité.
Nous faisons du bruit autour du scandale, pendant que l’enfant, lui, reste sans voix.
Et ce silence-là est dangereux.
La Convention internationale relative aux droits de l’enfant n’autorise aucun silence
Le Sénégal ne peut pas prétendre ignorer ses obligations.
Car la Convention relative aux droits de l’enfant, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 20 novembre 1989 et entrée en vigueur le 2 septembre 1990, pose un cadre sans ambiguïté : l’enfant doit être protégé avant toute autre considération.

1. L’intérêt supérieur de l’enfant doit primer
L’article 3 de la Convention est limpide : dans toutes les décisions qui concernent les enfants, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale. Cela vaut pour la justice, l’administration, les services sociaux, les établissements de prise en charge, mais aussi pour la manière dont l’État construit sa réponse publique.

Autrement dit :
si une affaire comporte des enfants victimes potentielles, le centre de gravité du dossier doit immédiatement basculer vers leur protection.
L’État doit protéger l’enfant contre toute forme de violence
L’article 19 oblige les États à prendre toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence, de brutalité, de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle.

Il ne s’agit donc pas seulement d’arrêter ou d’incarcérer.
Il s’agit aussi de :
détecter,
signaler,
enquêter,
prendre en charge,
suivre,
réparer autant que possible.
3. L’exploitation sexuelle des enfants doit être combattue sans ambiguïté
L’article 34 va encore plus loin : il engage les États à protéger l’enfant contre toutes les formes d’exploitation sexuelle et de violence sexuelle.

Cela veut dire qu’aucune autre qualification pénale ou morale — “actes contre nature”, “mœurs”, “réseau”, “trafic”, “contamination volontaire” — ne devrait faire écran à l’essentiel lorsque des mineurs sont impliqués :
la violence sexuelle contre enfant est un crime central, pas un élément périphérique.
La reconstruction de l’enfant victime est aussi une obligation
Au-delà de la répression, la Convention rappelle également la nécessité de la réadaptation physique et psychologique des enfants victimes de violences, d’abus ou d’exploitation. Ce point est fondamental : on ne protège pas un enfant uniquement en arrêtant un adulte ; on le protège aussi en reconstruisant son environnement de sécurité et de dignité.

L’État sénégalais est interpellé, pas seulement l’opinion
L’interpellation ne peut pas rester morale. Elle doit devenir institutionnelle.
Le Ministère de la Famille, de l’Action sociale et des Solidarités a précisément pour mission de conduire la politique familiale, d’assurer la protection des groupes vulnérables et de promouvoir les droits et la protection des enfants. Son organisation comprend notamment une Direction de la Promotion des Droits et de la Protection des Enfants, ainsi qu’une Cellule d’Appui à la Protection de l’Enfance et un Centre d’Accueil, d’Information et d’Orientation pour Enfants en Situation difficile.

Dès lors, une question s’impose :
Où est la réponse publique visible, ferme et structurée lorsque des enfants apparaissent dans des affaires criminelles à forte exposition ?
Le gouvernement ne peut pas laisser la protection de l’enfance se dissoudre dans les controverses du moment.
Il doit parler.
Il doit agir.
Il doit rassurer.
Il doit surtout démontrer que, dans la République, l’enfant n’est jamais une victime secondaire.
Ce que les autorités doivent faire immédiatement
Si nous voulons sortir du réflexe émotionnel pour entrer dans une vraie politique de protection, plusieurs urgences s’imposent :
Mettre systématiquement l’enfant au centre de toute enquête impliquant des mineurs
Dès qu’un enfant est trouvé dans un environnement criminogène ou potentiellement prédateur, il faut déclencher automatiquement :
évaluation de risque,
mise à l’abri,
audition adaptée,
examen médical,
soutien psychologique,
suivi social. Qualifier clairement les faits commis contre les enfants
Les poursuites ne doivent pas se limiter aux infractions “visibles” ou socialement explosives.
Si un enfant a été abusé, exploité, manipulé ou violé, cela doit être nommé, documenté et poursuivi comme tel.
Créer une communication publique centrée sur la protection de l’enfant
Les autorités doivent apprendre à parler des affaires sensibles sans tomber dans la morale spectaculaire. Il faut un langage d’État qui rappelle une vérité simple :
la priorité n’est pas le scandale ; la priorité, c’est l’enfant.Renforcer la coordination entre justice, police, santé, action sociale et protection de l’enfance
Le plus grand drame, dans ce type de dossiers, c’est souvent la fragmentation institutionnelle.
Chacun traite “sa partie”, pendant que la victime glisse entre les mailles.
Il faut une chaîne claire, rapide et obligatoire de protection.
Former les médias et les communicants à l’approche “droits de l’enfant”
On ne peut pas continuer à couvrir ces affaires sans une culture minimale de la protection de l’enfance.
Parler d’un enfant victime exige rigueur, retenue, précision et responsabilité.
Nommer l’horreur, c’est déjà protéger
Il faut le dire avec gravité :
une société qui parle plus fort des “mœurs” que du viol d’enfant se trompe de combat.
Une société qui s’émeut davantage du scandale visible que de la souffrance invisible de l’enfant s’expose à une faillite morale profonde.
L’enfant n’a ni lobby, ni plateau, ni puissance médiatique.
Il dépend de notre courage collectif à nommer ce qui lui est fait.
Et aujourd’hui, ce courage manque trop souvent.
Conclusion : l’enfant doit devenir la ligne rouge absolue de la République
Le Sénégal aime se présenter comme une société de valeurs, de famille, de dignité et de protection des plus faibles. Très bien. Mais alors il faut le prouver là où cela compte le plus : dans la manière dont nous défendons nos enfants lorsqu’ils sont exposés à la violence sexuelle.
Pas à moitié.
Pas en marge.
Pas après le reste.
D’abord eux. Toujours eux.
Le cri silencieux des enfants abusés doit cesser d’être couvert par les polémiques, les postures et les indignations opportunistes.
Il doit devenir une urgence nationale, judiciaire, sociale et politique.
Et il revient aujourd’hui aux autorités, au gouvernement, au Ministère de la Famille, de l’Action sociale et des Solidarités, à la justice, aux services sociaux, aux médias et à toute la société de répondre à une seule question :
Sommes-nous prêts, enfin, à protéger l’enfant avant de protéger nos hypocrisies ?

Par Assane Diop
Journaliste spécialisé sur les questions de l’enfance

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